V
Mr Treves dégusta son porto en connaisseur. Un excellent vin. Qui suivait un très bon dîner, servi sans une faute, sans une erreur. La maison, d’ailleurs, était admirablement conduite. Lady Tressilian, c’était évident, n’avait pas d’ennuis avec ses domestiques.
Dommage, peut-être, que les dames n’eussent point quitté la table au moment où l’on avait fait circuler le porto. Mr Treves restait attaché aux vieux usages. Mais il fallait bien se faire aux habitudes des jeunes générations…
Songeur, il contemplait cette magnifique jeune femme qui était l’épouse de Nevile Strange. Elle était d’une rayonnante beauté. La reine de la soirée. Il y avait sur son visage comme un air de triomphe. On la sentait sûre d’elle-même, débordant de vitalité. Tant de radieuse jeunesse réchauffait les vieux os de Mr Treves. La jeunesse ! Il n’y a vraiment rien de tel ! Pas étonnant qu’un homme ait perdu la tête à cause de cette superbe fille et quitté sa femme pour l’épouser !
Audrey était assise à la droite de Mr Treves. C’était une créature charmante, une dame au vrai sens du mot, mais, l’expérience de Mr Treves ne lui laissait là-dessus aucun doute, une de ces femmes qui sont faites pour être abandonnées. Il l’observa du coin de l’œil. La tête baissée, elle regardait fixement son assiette et son immobilité était si complète qu’il en fut frappé. À quoi pouvait-elle penser ? Elle avait de bien beaux cheveux et l’oreille, petite et d’une roseur nacrée, comme translucide, était ravissante…
Avec un léger sursaut, Mr Treves s’arracha à sa songerie. Il venait de s’apercevoir qu’on se levait de table pour passer au salon.
Kay Strange alla directement placer sur le phonographe un disque de musique de danse.
Mary Aldin s’en excusa auprès de Mr Treves.
— Je suis sûre, dit-elle, que vous détestez le jazz !
Il assura, avec plus de politesse que de sincérité, qu’il n’en était rien. Elle sourit.
— Peut-être tout à l’heure, reprit-elle, pourrions-nous faire un bridge… Mais nous aurions tort de commencer tout de suite, car je sais que lady Tressilian compte que vous irez bavarder avec elle…
— Je m’en réjouis d’avance. Lady Tressilian ne vous rejoint jamais en bas ?
— Jamais. Autrefois, elle descendait de temps en temps dans son fauteuil roulant et c’est pourquoi elle avait fait installer un petit ascenseur. Mais, maintenant, elle préfère rester dans sa chambre. Lorsqu’elle veut parler à quelqu’un, elle fait comme le roi : elle le fait mander…
— La comparaison, miss Aldin, ne manque pas de justesse. Il y a une sorte de noblesse quasi royale dans les manières de lady Tressilian…
Au milieu de la pièce, Kay, les yeux brillants, la bouche légèrement entrouverte, esquissait un tour de valse.
— Nevile, dit-elle d’une voix un peu dure, écarte donc cette table !
Il obéit, puis fit un pas vers elle. Mais délibérément elle allait au-devant de Latimer.
— Venez, Ted, faites-moi danser !
Déjà le bras de Ted l’enlaçait. Ils dansèrent. Ils formaient un couple magnifique. Les figures s’enchaînaient avec une grâce sûre et précise. Leurs mouvements étaient nets et harmonieux.
— De vrais professionnels ! dit Mr Treves à mi-voix.
Le mot fit tiquer miss Aldin, mais elle réfléchit que Mr Treves avait simplement cherché une formule qui exprimât son admiration. Elle regarda son petit visage sec et ridé. Le visage d’un sage qui ressemblerait à un casse-noisettes, pensa-t-elle. Les yeux semblaient perdus dans le vague. Mr Treves suivait ses pensées…
Nevile, après un instant d’indécision, était allé vers Audrey, debout près d’une fenêtre.
— Tu veux danser, Audrey ?
La voix était assez cérémonieuse, presque froide. On eût dit qu’il remplissait un simple devoir de politesse. Audrey hésita, puis, sans un mot, d’un mouvement de tête, indiqua qu’elle acceptait l’invitation…
Mary Aldin fit une remarque banale. Mr Treves ne répondit pas. Comme il n’avait pas jusqu’alors donné le moindre signe de surdité, comme d’autre part il était d’une scrupuleuse courtoisie, elle comprit que ses pensées l’absorbaient et l’entraînaient ailleurs. Elle ne réussit pas à déterminer s’il regardait les danseurs ou Thomas Royde, debout, solitaire, à l’autre bout de la pièce.
Soudain, Mr Treves parut redescendre sur la terre.
— Je vous demande pardon, chère mademoiselle. Vous avez dit quelque chose ?
— Rien d’intéressant. Je remarquais que nous avions un très beau mois de septembre…
— En effet. Il paraît que les paysans réclament de l’eau. C’est du moins ce qu’on m’a dit à l’hôtel…
— J’espère que vous êtes bien, là-bas ?
— Très bien. Certes, le premier jour, j’ai été assez contrarié de constater que…
Il n’acheva pas la phrase commencée. Il regardait Audrey qui, cessant de danser, s’excusait auprès de Nevile : il faisait vraiment trop lourd.
Ses yeux la suivirent tandis qu’elle passait sur la terrasse.
— Mais vas-y donc, imbécile ! murmura Mary.
Elle avait cru ne parler que pour elle-même, mais Mr Treves avait entendu. Il se tourna vers elle, un peu surpris. Elle rougit, confuse, eut un petit rire embarrassé et dit, d’un air navré :
— Voilà que je me mets à penser tout haut !… Mais c’est qu’à la fin il m’agace !… Il est trop lent !
— Monsieur Strange ?
— Non ! Thomas Royde !
Thomas, après mûre réflexion, allait se décider. Mais il était trop tard : Audrey se dirigeait vers la terrasse. Thomas resta dans son coin.
L’attention de Mr Treves se reporta sur les danseurs.
— Il danse remarquablement bien, ce monsieur… Latimer, je crois ?
— Oui, Edward Latimer… Un vieil ami de Mrs Strange, si j’ai bien compris ?
— Oui.
— Et que fait, dans la vie, ce… très décoratif gentleman ?
— À la vérité, je n’en sais rien !
Le mot était innocent, mais l’intonation le chargeait de sens.
— Il est à l’hôtel d’Easterhead Bay, reprit Mary.
— Une situation pas autrement désagréable, conclut Mr Treves.
Il rêva un instant, puis dit, comme pour lui-même :
— Il a un crâne d’une forme très particulière et fort intéressante. Ce n’est pas très visible à cause de sa coupe de cheveux, mais l’angle de la nuque est très curieux… et très rare. Le dernier homme que j’ai vu avec un crâne comme celui-ci a récolté dix ans de travaux forcés. Il avait sauvagement assommé un vieux bijoutier…
— Vous ne voulez pas dire…
— Du tout, chère mademoiselle, du tout ! Vous vous méprenez et je ne voudrais nullement dénigrer un de vos invités ! Je désirais seulement souligner le fait que le criminel le plus endurci peut offrir des points de ressemblance avec le plus charmant jeune homme du monde… C’est curieux, mais c’est comme ça !
— Savez-vous, monsieur Treves, que vous me faites peur ?
— Vous plaisantez !
— Vous êtes un observateur tellement perspicace…
Il admit que ses yeux étaient aussi bons qu’ils avaient jamais été.
— Quant à dire si c’est une chance ou non, ajouta-t-il, je ne saurais m’y risquer pour le moment !
— Comment pourrait-ce ne pas être une chance ?
Il hocha la tête d’un air de doute.
— On ne sait pas !… Il faut parfois, parce qu’on a vu, prendre des responsabilités, et il n’est pas toujours facile de décider de ce qu’on doit faire !
Hurstall entrait, apportant le café.
Il vint d’abord vers Mary et Mr Treves, qui furent servis les premiers. Il traversa ensuite le salon pour se rendre auprès de Thomas Royde, puis, sur les indications de miss Aldin, il posa son plateau sur une table basse avant de se retirer.
Tandis que Kay et Ted finissaient leur danse, Mary décidait de porter sa tasse à Audrey. Suivie de Mr Treves, elle partit vers la terrasse. Un peu avant d’arriver à la porte-fenêtre, elle s’arrêta. Mr Treves regarda par-dessus son épaule…
Audrey était assise sur la balustrade. À la clarté de lune, sa beauté semblait prendre vie. Mr Treves admira le profil, très pur, la ligne exquise qui allait du menton à l’oreille, le nez, petit et droit, la bouche finement dessinée. C’était une beauté, née des formes plutôt que des couleurs, une beauté qui subsisterait encore quand Audrey Strange serait une vieille dame.
Nevile se tenait debout devant elle.
Elle sauta à terre et, en même temps, porta la main à ses cheveux.
— Ma boucle d’oreille !… Je l’ai perdue !
— Tu crois ?
Ils se baissèrent d’un même mouvement et, ce faisant, se heurtèrent. Audrey recula sous le choc.
— Attends ! s’écria Nevile. Mon bouton de manchette est pris dans tes cheveux !… Ne bouge pas !
Elle s’immobilisa, cependant qu’il essayait maladroitement de se dégager.
Elle protestait.
— Tu me fais mal, Nevile !… Tu me tires les cheveux !… Dépêche-toi, mais fais attention !
Il s’excusait.
— Je suis navré, mais on dirait que je n’ai que des pouces !
La lune éclairait suffisamment pour que Mary et Mr Treves vissent ce qu’Audrey ne pouvait voir : le tremblement des mains de Nevile.
Audrey tremblait aussi, comme subitement saisie par le froid.
La scène se prolongeait. Mary Aldin sursauta en entendant, dans son dos, une voix qui disait : « Je vous demande pardon ! »
C’était Thomas Royde !
Il passa entre Mary Aldin et Mr Treves et, s’avançant sur la terrasse, dit :
— Voulez-vous que je vous aide, Strange ?
Mais Nevile s’écartait d’Audrey.
— Je vous remercie, fit-il. Nous y sommes arrivés tout de même !
Mr Treves remarqua que Nevile était extraordinairement pâle.
Cependant, tandis que Strange se tournait vers la mer, Thomas Royde s’occupait d’Audrey.
— Vous avez froid, lui dit-il. Vous prendrez votre café à l’intérieur…
— Justement, je l’apportais, fit Mary. Venez le boire au salon !
Ils rentrèrent.
Kay et Ted, ayant fini de danser, s’approchaient de la petite table.
Presque aussitôt, venant du vestibule, une grande femme maigre, assez âgée déjà et tout de noir vêtue, pénétrait dans la pièce.
Elle dit :
— Madame présente ses compliments à tout le monde et serait heureuse que Mr Treves voulût bien monter à sa chambre.
Il y avait dans le ton exactement la nuance de respect qui convenait.